Une nouvelle scénographie urbaine ?
Du diagnostic des usages à leur « activation »
À retenir
La réflexion sur le réaménagement du canal ne porte pas seulement sur son aménagement physique : elle vise aussi à organiser et à « activer » ses usages.
En 2023, le diagnostic relève notamment les usages festifs, la musique forte, l’alcool, les déchets et les nuisances sonores signalées par les riverains.
Le Schéma directeur envisage des « espace-temps festifs » et des « espace-temps de calme ».
Une question demeure : quelle place est accordée au fait d’habiter aux abords du canal et à la tranquillité des riverains ?
Le projet d’aménagement dessine une certaine vision du canal et de la manière dont il doit être vécu.
Il faut regarder le rôle confié à Jean-Christophe Choblet, scénographe urbain notamment connu pour avoir conçu Paris-Plages.
Sa présence n’est pas anecdotique. Lors du lancement de la concertation pour le réaménagement du canal Saint-Martin, en mai 2023, il est présenté par la Ville comme chargé de la « nouvelle esthétique, de l’urbanisme transitoire et de l’activation des territoires » au sein de la Direction de la voirie et des déplacements.
Quelques mois plus tard, les documents de la concertation font état d’un “diagnostic sensible” des usages du canal, auquel Jean-Christophe Choblet est associé en qualité d’« expert en maîtrise d’usages ».
Comprendre son approche permet donc de mieux comprendre une partie de la réflexion qui accompagne aujourd’hui la transformation du canal.
De Paris-Plages aux « scènes à vivre »
Jean-Christophe Choblet travaille depuis longtemps sur une conception de l’espace public dans laquelle l’aménagement ne consiste pas seulement à organiser des circulations ou à installer du mobilier.
Il s’agit aussi de créer des usages.
Dans un entretien consacré à Paris-Plages et à la réversibilité de l’espace urbain, il définit ainsi son métier de scénographe urbain comme celui qui lui permet de créer des « scènes à vivre dans les villes ». Il explique s’intéresser à la manière dont les habitants s’approprient un espace et aux usages qui peuvent en découler.
Paris-Plages constitue sans doute l’exemple le plus connu de cette démarche. À partir de 2002, une voie sur berge jusque-là affectée principalement à la circulation automobile a été transformée, pendant l’été, un espace de promenade, de détente, de loisirs et d’activités.
L’expérience repose sur une idée centrale : un espace public n’est pas nécessairement voué à un usage unique.
Choblet l’exprime très clairement dans une intervention consacrée à Paris-Plages lors d’un colloque organisé en 2012 au Palais du Luxembourg : il travaille sur l’idée que l’espace public puisse être « réversible » dans ses usages et ses fonctions, et même « programmable ». (voir pages 22-23)
Cette conception a ensuite nourri d’autres transformations parisiennes. Lors de la réflexion sur la reconquête des berges de Seine, l’Atelier parisien d’urbanisme s’était déjà adjoint les compétences de Jean-Christophe Choblet.
Plus de vingt ans après les débuts de Paris-Plages, cette approche de l’espace public se retrouve au bord du canal Saint-Martin.
Observer le canal, le jour mais aussi la nuit
Le compte rendu officiel de cette réunion publique précise le rôle confié à Jean-Christophe Choblet.
Son équipe doit observer ce qui se passe autour du canal, « en journée mais aussi la nuit », afin de dresser des cartes de ses usages. L’objectif annoncé est de mieux comprendre les dynamiques du site avant de proposer des aménagements adaptés.
Trois thèmes devaient notamment faire l’objet d’un approfondissement lors d’ateliers à venir : la culture, le sport et les usages festifs.
La démarche est intéressante : avant d’aménager, il s’agit de regarder comment un espace fonctionne réellement.
Et le canal Saint-Martin offre un terrain particulièrement complexe.
Lieu de promenade et de passage, axe cyclable, patrimoine historique, espace de fraîcheur, lieu de loisirs et de rencontres, il est aussi devenu au fil des années une destination touristique et festive.
Mais il est également bordé d’immeubles d’habitation.
C’est cette superposition des fonctions qui rend la question des usages particulièrement sensible.
Ce que révèle le diagnostic des usages
Les résultats de la concertation sont présentés en novembre 2023 dans un Schéma directeur des usages, auquel Jean-Christophe Choblet est directement associé.
Le document de présentation du Schéma directeur montre d’abord la diversité des attentes.
Parmi les 549 personnes ayant répondu au questionnaire, la promenade arrive très largement en tête des usages déclarés. Mais les répondants disent aussi venir profiter d’un lieu particulier à Paris, se divertir, faire du sport ou rechercher le calme.
Cette dernière attente est loin d’être marginale : 215 répondants citent la recherche du calme. Pourtant, seuls 58 % déclarent trouver des moments calmes au bord du canal en semaine, principalement le matin.
Le diagnostic sensible fait également apparaître une autre réalité : dans certains secteurs, la situation se dégrade avec la présence de personnes alcoolisées, de musique forte et de déchets.
Le bilan général de la concertation est encore plus explicite. Il constate que les usages du canal varient selon les horaires et relève que les nuisances sonores ont fait l’objet de contributions de riverains, notamment en relation avec les usages festifs « qu’il faut pouvoir réguler ».
La question du bruit n’est donc pas extérieure au projet d’aménagement. Elle apparaît dans le diagnostic réalisé à partir de la concertation elle-même.
Des « espace-temps festifs » et des « espace-temps de calme »
Quelle réponse le Schéma directeur apporte-t-il à ce constat ?
L’un de ses objectifs est formulé ainsi :
« Rééquilibrer et rythmer les usages : des espace-temps festifs mais aussi des espace-temps de calme. »
Cette formulation mérite que l’on s’y arrête.
Elle s’inscrit assez naturellement dans une conception de l’espace public comme espace modulable : selon les lieux et les moments, différents usages pourraient se succéder ou coexister.
Le canal deviendrait ainsi un espace dont les fonctions peuvent être distribuées dans l’espace et dans le temps : promenade, sport, culture, détente, rencontre, fête, calme.
Cette approche présente un intérêt évident lorsqu’il s’agit d’éviter qu’un seul usage accapare l’espace public.
Mais elle soulève aussi une question particulière dans un quartier habité.
Habiter est-il un usage comme les autres ?
Dans les documents de la concertation, le terme d’« usages » recouvre principalement ce que l’on fait dans l’espace public : se promener, faire du sport, se divertir, se rencontrer, se détendre, assister à un événement ou rechercher le calme.
Or les riverains entretiennent avec le canal une relation différente.
Ils ne viennent pas nécessairement au canal : ils y habitent.
Dormir chez soi, pouvoir ouvrir ses fenêtres, travailler ou simplement disposer de périodes de repos ne constituent pas des activités que l’on choisit de pratiquer sur les quais. Ce sont les conditions ordinaires de la vie dans les immeubles qui les bordent.
Dès lors, une question apparaît : le besoin de tranquillité des habitants doit-il être considéré comme l’un des usages à mettre en balance avec les autres, ou constitue-t-il une contrainte préalable à prendre en compte lorsqu’on programme les usages de l’espace public ?
Cette distinction est importante.
Un « espace-temps festif » peut être déplacé, limité ou programmé. Le logement, lui, reste au même endroit.
Un espace habité a-t-il encore besoin d’être « activé » ?
La notion d’« activation des territoires », qui figure dans l’intitulé même de la mission exercée par Jean-Christophe Choblet à la Ville de Paris, prend alors un relief particulier.
Elle se comprend aisément lorsqu’il s’agit de reconquérir un espace délaissé ou monofonctionnel. Paris-Plages avait précisément pour ambition de donner temporairement d’autres usages à une voie dominée par l’automobile.
Mais le canal Saint-Martin se trouve aujourd’hui dans une situation presque inverse.
Le bilan de la concertation le décrit lui-même comme un lieu très fréquenté quotidiennement, à la fois par ses riverains et par des publics qui viennent spécialement s’y rendre.
La réunion publique de lancement allait même plus loin : la fréquentation du canal y était qualifiée de « sur-fréquentation » lorsqu’étaient abordés les problèmes de propreté, de déchets et d’épanchements d’urine.
La question n’est donc peut-être plus seulement de savoir comment créer de nouveaux usages, mais aussi comment maîtriser ceux qui existent déjà lorsque leur concentration produit des nuisances.
Autrement dit : faut-il encore « activer » un espace qui l’est déjà intensément ?
Du projet d’aménagement à une vision du canal
La réflexion engagée en 2023 dépasse d’ailleurs les seuls travaux d’aménagement prévus à court terme.
Le bilan de la concertation distingue deux étapes.
La première concerne les transformations du canal prévues dans le cadre du projet de mandature. La seconde envisage, à plus long terme, le canal comme un possible « parc naturel urbain ».
L’objectif affiché est ambitieux : transformer cet ancien corridor industriel puis routier en corridor « vert et bleu », réfléchir à une nouvelle forme de cohabitation entre les différents usages et faire du canal un « laboratoire » pour penser la ville de demain.
Le même document prévoit l’élaboration d’un « récit commun » sur l’avenir du canal.
Jean-Christophe Choblet figure dans le comité pilote de cette démarche, aux côtés notamment de la Mairie du 10e, de l’Académie du Climat, des services municipaux chargés de l’écologie urbaine et du Service des canaux.
Son intervention ne se limite donc pas à l’observation ponctuelle des pratiques du canal en 2023. Elle s’inscrit dans une réflexion plus générale sur ce que cet espace doit devenir.
Quel canal voulons-nous habiter demain ?
Le travail conduit autour des usages du canal a le mérite de faire apparaître leur diversité et leurs conflits.
Il reconnaît la recherche de calme. Il identifie la musique forte, l’alcool et les déchets dans certains secteurs. Le bilan de la concertation mentionne explicitement les nuisances sonores liées aux usages festifs et la nécessité de les réguler.
Le débat ne porte donc pas sur l’existence du problème.
Il porte sur la réponse à lui apporter.
La scénographie urbaine et la programmation des usages offrent une manière de penser la transformation de l’espace public. Elles peuvent permettre de diversifier les pratiques, de rendre certains lieux plus accueillants et de mieux répartir les activités.
Mais le canal Saint-Martin n’est pas une scène vide que l’on pourrait programmer librement.
C’est un patrimoine, un axe de déplacement, un espace naturel et de loisirs, mais c’est aussi un quartier habité.
Et c’est peut-être à partir de cette réalité très simple que doit être pensée son évolution : non seulement se demander quels usages nous voulons développer autour du canal, mais dans quelles conditions ceux qui y vivent pourront continuer à l’habiter.
Pour comprendre les mutations
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Un patrimoine vivant
Le canal Saint-Martin est un patrimoine vivant que deux siècles de choix urbains ont profondément modifié.
